• Commentaires 2019 Michéa l’hérétique

    « Une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. »

    Jacques-Bénigne Bossuet

    Michéa l’hérétique et les Inquisiteurs des Temps Modernes

    Causeur 12 juin 2019 [archive]

    Dans Mystère Michéa, portrait d’un anarchiste conservateurKevin Boucaud-Victoire fait la démonstration que le philosophe Jean-Claude Michéa est le meilleur perturbateur contemporain ! Il bouscule les pouvoirs économiques, universitaires et médiatiques, n’en déplaise à toute une partie de la gauche…

    S’il est une chose qui caractérise la période actuelle, c’est bien le brouillage et la reconfiguration en profondeur des axes théoriques, idéologiques, sociologiques, politiques, méthodologiques qui structuraient les schémas de réflexion dominants depuis de nombreuses décennies.

    [...]

    Commentaires

    • Transmis par Renaud42

    Une introduction à la pensée de Jean Claude Michéa - vidéo de 25mn

    [https://www.youtube.com/watch?v=5r-tlZfGPW0]

    Réponses à Renaud42. Merci du lien, c'est plus intéressant que les sarcasmes anti-intellectuels, et ce n'est pas très compliqué à saisir.

    Étonnant le passage sur l'obsolescence programmée. L'utilisation de l'exemple bidon de l'ampoule à incandescence questionne sur le temps que ces grands esprits consacrent à vérifier leurs informations (5 minutes suffisaient pourtant). Je n'achèterai donc pas d'électro-ménager venant de RDA, ou alors pour frimer, à exposer dans le grand salon de ma résidence secondaire de bobo. (léon3)

    L'obsolescence programmée : Pour avoir travaillé 40 ans dans un centre de recherche, je peux affirmer que l'objectif était de faire mieux que le concurrent. Pas de faire un produit de merde. Les voitures actuelles roulent facilement 150 000 km alors que celles de 1960 atteignaient péniblement 50 000 km Par contre, on peut se demander s'il n'y a pas entente des constructeurs pour faire des courroies crantées à durée de vie limitée... (nostalgie)

    • Populiste 1@ L'intuition fondamentale de Michéa est celle d'une unité du libéralisme dans sa version aussi bien économique que culturelle, qui sont indissociables. L'image qu'il utilise est celle du ruban de Möbius qui présente deux faces apparemment opposées mais qui en réalité n'en sont qu'une. Il est aussi illusoire de vouloir être libéral-conservateur que socialiste libertaire.

    « En simplifiant beaucoup, on pourrait dire que l'homme moderne dit "de droite" a tendance à défendre la Prémisse (l'économie de concurrence absolue) mais a encore beaucoup de mal à admettre la Conséquence (le Pacs, la délinquance, la fête de la musique et Paris-Plages) tandis que l'homme moderne, officiellement de gauche, a tendance à opérer les choix contraires » écrit-il dans Impasse Adam Smith.

    « Il faut le progrès, pas la pagaille », disait naïvement le général de Gaulle en 1965, pensant dissocier innovation technique et libération des mœurs. « Pas de progrès sans pagaille » lui répond Jean-Claude Michéa.

    http://www.lefigaro.fr/vox/... [archive] (@1/2/3)

    • Populiste 2@ Pourquoi, alors qu'elle proclame la liberté, la civilisation libérale, aboutit-elle à une société où il n'y a jamais eu autant d'interdictions ? Pour le philosophe, la judiciarisation tous azimuts est la conséquence directe de la volonté d'organiser la société autour d'une éthique minimale.

    « Il ne faut pas nuire à autrui », dogme unique du libéralisme libertaire aboutit à « tout ce qui pourrait nuire à autrui est susceptible d'être interdit ». Surgit alors le politiquement correct, cette euphémisation du langage destinée à pallier l'absence de décence commune. Dans Impasse Adam Smith, Jean-Claude Michéa résume magnifiquement ce paradoxe :

    « Quand donc la tyrannie du politiquement correct en vient à se retourner contre la tyrannie du plaisir, on assiste au spectacle étrange de mai 68 portant plainte contre mai 68, du parti des conséquences mobilisant ses ligues de vertu pour exiger l'interdiction de ses propres prémisses ». Un aphorisme qui pourrait définir à merveille les ambiguïtés du mouvement me too.

    Réactions

    "68 qui porte plainte contre 68" est une phrase que j'aurais voulu écrire... Très, très bien vu (Théo Adler)

    "on assiste au spectacle étrange de mai 68 portant plainte contre mai 68" normal, à 20 ans on est sur la barricade et à 60 ans on fait l'analyse que de son temps c’était beaucoup mieux, rien de neuf depuis Socrate... (marcus93)

    Voir

    Mai et 1968

    Port-Leucate 1968 : 50 ans après, affiche polémique avec enfants nus (FR3-régions)

    Port-Leucate 1968-2018 : ce que nous dit de notre époque l’affiche "censurée" (Contre-Regards)

    Voir aussi Critique de la critique (Dedefensa.org)

    Réponse de Hannibal-lecteur à Populiste. Je déteste la "personnalisation" des concepts. Il n'y a pas de "décence commune", il y a des individus qui "s'empêchent" ou non selon l'aboutissement de leur culture personnelle.

    Réponse de Populiste à Hannibal-lecteur. Entendez-la comme "l’honnêteté ordinaire" ou la "moralité naturelle" qui s'exprime spontanément, chez les gens humbles. Vous semble t-il que ce soit toujours le cas aujourd’hui, qu’elle perdure en dépit de l’installation sur notre sol, des us barbares d’une autre civilisation ? ...

    • Populiste 3@ La décence commune n'est pas le sens moral inné et naturel de Rousseau, fruit d'un accord spontané, mais dépend justement de "conditions sociales". Il se retrouve lorsque sont réunies les conditions de ce que l'anthropologue Marcel Mauss appelait le "paradigme du don", soit le triptyque "donner-recevoir-rendre".

    [Voir Tirer le diable par la queue]

    Il faut bien comprendre que cette logique est une logique alternative à celle de la dialectique droit-marché, qui est une logique "cannibale", détruisant les conditions même d'émergence de la common decency. Cette notion est à rapprocher de la phronesis chez Aristote ou du sens de la mesure chez Albert Camus.

    Elle est conscience des limites et méfiance de l'hubris. Primauté des mœurs sur le droit. Elle est ce qui distingue par exemple un éleveur qui a une relation avec ses animaux à l'industrie agro-alimentaire (soumis au double règne de la norme tatillonne et de rentabilité sans pitié) ou bien le club de foot bénévole du grand club mondialisé.

    La common decency suppose une relation de proximité qui permette le face-à-face et donc la fidélité, l'entraide, l'altruisme et l'honnêteté donc commandés par la loi ni la peur.

    Réponse de Hannibal-lecteur à Populiste. La dialectique droit-marché n'est "cannibale" que pour celui qui veut "bouffer" l'autre, trop con pour voir que l'autre peut aussi contribuer à prospérer en l'aidant à prospérer lui-même...

    • Populiste. J.-C. Michéa : « Le projet libéral est celui d'une société où chacun pourrait vivre "comme il l'entend" sous la seule réserve que son choix de vie personnel ne nuise pas à la liberté symétrique d'autrui. Autre manière de dire, en somme, qu'un État libéral doit être "axiologiquement neutre" (idéalement, c'est un simple gouvernement "d'experts" dont toutes les décisions pourraient être prises par un algorithme), toute conception de la "vie bonne", qu'elle soit philosophique, morale ou religieuse, relevant dès lors de la seule sphère privée.

    Or c'est justement cette exigence principielle de "neutralité axiologique" * qui explique que toute pensée libérale, même la plus modérée, finisse toujours, tôt ou tard, par être minée de l'intérieur par une logique d'illimitation. L'idée que le "c'est mon choix" des uns ne saurait être limité que par le "c'est mon choix" des autres n'a en effet de sens qu'aussi longtemps qu'il existe des critères suffisamment clairs pour définir de façon indiscutable qui "nuit" à qui.

    [* Note. L'expression « neutralité axiologique » défendue par Max Weber dans ses conférences (Le Savant et le politique) est passée à l'usage pour défendre un point de vue (en l'occurrence celui de l'historien ou du sociologue) tentant d'atteindre un maximum d'objectivité en s'interdisant tout jugement de valeur et toute critique de ce qui fait l'objet de son analyse. (Wikipédia)]

    Le problème, c'est que cela suppose précisément que la plupart des membres d'une société s'accordent encore, même de façon implicite, sur un certain nombre de valeurs morales et culturelles communes que la logique libérale n'a donc pas encore réussi à "privatiser" jusqu'au bout : le touriste parisien, par exemple, qui choisissait, il y a quelques années encore, de passer ses vacances dans un village provençal s'attendait logiquement à rencontrer des éleveurs de brebis et des chasseurs de sangliers ou à entendre sonner les cloches de l'église et chanter les cigales du lieu (ne serait-ce que parce que l'école laïque lui avait appris qui étaient Alphonse DaudetMarcel Pagnol ou Jean Giono).

    Et l'idée ne lui serait, bien sûr, jamais venue de voir dans ces réalités typiques un ensemble de "nuisances" humainement intolérables et contraires à ses droits les plus fondamentaux (on sait, à l'inverse, que, au cours de l'été 2018, plusieurs touristes parisiens n'ont pas hésité à s'en prendre au maire et aux habitants d'une petite commune du Var au prétexte que ceux-ci ne faisaient rien pour mettre un terme aux "nuisances sonores" des cigales).

    Or au fur et à mesure que le développement de la logique libérale - ou, dans le langage de la gauche moderne, "l'évolution naturelle des mœurs" - conduit inexorablement à dissoudre toutes les formes de tradition et de vie commune dans le bain d'acide de la "neutralité axiologique" (business is business), ce sont donc bien, en réalité, toutes les valeurs morales et culturelles encore communes qui se retrouvent inévitablement condamnées à se voir "déconstruites" comme autant de "stéréotypes" arbitraires visant à "stigmatiser" le mode de vie de telle ou telle frange de la population.

    Processus de libéralisation des mœurs qui n'en est clairement qu'à ses débuts (il suffit d'observer les États-Unis) mais dont le terme logique ne peut être que cette "désagrégation de l'humanité en monades, dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière" dans laquelle Engels voyait déjà, en 1845, le prélude inévitable d'une nouvelle "guerre de tous contre tous". »

    Réponse de Hannibal-lecteur à Populiste. Sauf que je ne vois pas pourquoi monade suppose a priori opposition à la monade voisine plutôt que tolérance et acceptation de la différence...

    • Jacques. Merci à Populiste pour ses commentaires de valeur.

    Je crois aussi que le libéralisme politique est une tentative pour ne pas avoir à trancher les questions sociales en terme de bien et de mal, dans l'ordre pratique, ou de vrai et de faux, dans l'ordre théorique. C'est révolutionnaire par rapport aux conceptions antérieures en Occident, antique et catholique.

    [Voir Le rebelle et le révolutionnaire]

    Pierre Manent a apporté de la lumière sur ces questions. Voir notamment son Histoire intellectuelle du libéralisme : dix leçons, chez Pluriel (rééditions 1997, 2012). Mais il y a bien d'autres auteurs à citer.

     

     

     

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