• Eugénisme

    Mise à jour de la page le 30 août 2015 

     

    En voulant écrire un article sur la santé, j'avais relevé une citation intéressante :

    « La médecine moderne tend vers la production de santé artificielle,
    vers une sorte de physiologie dirigée »

    Seulement voilà, elle est de Alexis Carrel (1873-1944)

    Certes, ce chirurgien et biologiste français est l’inspirateur du mouvement de l’hygiène vitale (naturopathie), philosophie de la force vitale, et du téléfinalisme, la science de l’humorisme (liquide du corps, sang, lymphe, émonctoire) et des 10 techniques de santé ; on attribue à Carrel la phrase : « Une cellule bien hydratée, bien nourrie, bien débarrassée de ses déchets se renouvelle perpétuellement » [1], suggérant à long terme une possible immortalité des organismes ; ce thème sera souvent repris par Jean Rostand (1894-1977)
    Certes aussi, Carrel fut lauréat du prix Nobel de physiologie ou médecine en 1912 [2]

    Mais, il s'est fait mondialement connaître par la publication de L'Homme, cet inconnu [3] en 1935 et plaida notamment pour une politique nataliste ainsi que pour l'eugénisme. Ce dernier point, surtout, m'a mise dans l'embarras vu la connotation négative et la référence au nazisme qu'elle évoque inévitablement. Qui plus est, en France, les plus célèbres des scientifiques eugénistes furent Alexis Carrel et Charles Richet (aussi prix Nobel de médecine), vous savez, celui pour qui "les Noirs sont inférieurs aux singes" (voir la pétition pour renommer un hôpital portant le nom de Richet)

     

    [1] L’eugénisme (voir plus bas) s’accorda aussi largement avec le dégoût pour le désordre, la saleté et la matérialité organique qui accompagna le développement des courants hygiénistes dans les sociétés occidentales. L’obsession pour le culte du corps parfait qui s’incarna dans la construction de stéréotypes nationaux virils constitua un des aspects de ce rapport renouvelé au corps. Le nazisme envisagea même de porter ce principe à son extrémité, en réfléchissant à une législation qui conduirait à l’élimination des prisonniers de droit commun les plus laids (Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris) Wikipédia

    [2] in "recognition of his work on vascular suture and the transplantation of blood vessels and organs" in Personnel de rédaction, "The Nobel Prize in Physiology or Medicine 1912 [en] [archive - en]", Fondation Nobel [fr]

    [3] traduction de la préface à l'édition allemande de L'Homme, cet inconnu, en 1936 : « En Allemagne, le gouvernement a pris des mesures énergiques contre l'augmentation des minorités, des aliénés, des criminels. La situation idéale serait que chaque individu de cette sorte soit éliminé quand il s'est montré dangereux » (Wikipédia)

     

    « Dans un salon, une femme d'une très grande beauté, s'adressant à George Bernard Shaw, lui dit : "Nous devrions avoir un enfant ensemble ; pensez donc, ma beauté plus votre intelligence, ce serait une merveille !" Réponse de G. B. Shaw : "Mais quelle catastrophe s'il avait ma beauté et votre intelligence !" »

    Anecdote rapportée par André van Lysebeth (voir Œil : une mémoire photographique)

     

    Estimant que "la sélection naturelle n'a pas joué son rôle depuis longtemps" et que "beaucoup d'individus inférieurs ont été conservés grâce aux efforts de l'hygiène et de la médecine" (L'Homme, cet inconnu, Plon, Paris, 1941), Carrel y plaide aussi pour un eugénisme que l'on qualifie aujourd'hui de négatif, c'est-à-dire l'élimination pure et simple d'humains qu'il estime indésirables à son projet de "restauration de l'homme dans l'harmonie de ses activités physiologiques et mentales" dans le but de "changer l'Univers". Ainsi, dans le chapitre VIII Reconstruction de l'homme, sous-chapitre XII Le Développement de la personnalité, il propose le (re-)conditionnement par le fouet et l'euthanasie pour les plus criminels, même s'ils sont aliénés :

    « Le conditionnement des criminels les moins dangereux par le fouet, ou par quelque autre moyen plus scientifique, suivi d’un court séjour à l’hôpital, suffirait probablement à assurer l’ordre ; quant aux autres, ceux qui ont tué, qui ont volé à main armée, qui ont enlevé des enfants, qui ont dépouillé les pauvres, qui ont gravement trompé la confiance du public, un établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettrait d’en disposer de façon humaine et économique. Le même traitement ne serait-il pas applicable aux fous qui ont commis des actes criminels ? »

     

     

     

    Plus tard, il définit l’eugénisme comme la "science de l’amélioration des lignées [humaines], permettant de conférer aux races et aux souches les plus convenables une plus grande chance de prévaloir rapidement sur celles qui ne le sont pas". Une science qui s’appuie clairement sur la théorie de l’hérédité et la théorie de l’évolution par la sélection naturelle, tout juste émise par Charles Darwin.

    Rapidement, l’eugénisme apparaît comme une solution aux problèmes sociaux de l’époque, tels que la délinquance et la maladie mentale. À partir du début du XXe siècle, l’eugénisme cesse donc d’être une théorie pour devenir une pratique légalement encadrée. Aux États-Unis, plus de 50 000 personnes sont stérilisées en 1907 et 1949 au nom de lois eugéniques ; en Allemagne, plus de 70 000 malades mentaux sont exécutés entre 1939 et 1941 ; en Scandinavie, on vote en 1930 une loi sur la stérilisation des criminels et des malades mentaux qui sera scrupuleusement appliquée.

    Le développement de la génétique dans les années 1940 est un des freins à l’eugénisme. Chaque individu étant porteur d’un certain nombre de gènes délétères, il devient utopique de vouloir les supprimer par le contrôle de la reproduction humaine.

     

     

    L’inquiétude de la dégénérescence

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    Pour le philosophe Jean-Paul Thomas, « l’eugénisme […] est habité par l’obsession de la décadence » (Les fondements de l’eugénisme, Presses Universitaires de France, Paris, 1995). Dans le contexte de la révolution industrielle, qui initie un mouvement d’urbanisation et de prolétarisation de la population la plus pauvre, la prolifération désordonnée des classes laborieuses constitue un motif d’inquiétude profond pour les élites victoriennes (André Pichot, Histoire de la notion de gène) Les maux sociaux et sanitaires (tuberculose, syphilis, alcoolisme…) qui se multiplient dans le Royaume-Uni apparaissent comme autant de manifestations de la contamination de l’espèce humaine par les tares congénitales véhiculées par les populations les plus pauvres. Comme l’indique le succès des théories malthusiennes, la différence de fécondité entre classes attire plus particulièrement l’attention des scientifiques britanniques. Galton n’échappe pas à la règle. À terme, les individus les plus pauvres, conçus comme naturellement inférieurs, lui semblent devoir irrémédiablement submerger les représentants des classes sociales aisées qui cumulent les caractéristiques physiques, intellectuelles et morales les plus hautes.

     

    [Quid de l'atavisme ? ... Et de la consanguinité ? On ne peut pas affirmer, par exemple, que la lignée Bourbon n'a donné que des monarques intelligents et/ou équilibrés...
    Quid de la mutation génétique ? Différents types de mutationMutation génétique]

     

    La tête dans le cul... Chirurgie robotisée / Da Vinci Robot Chirurgical
    (excuses, mais je n'ai pas pu m'en empêcher !!! - note de Gigeoju)

     

     

    Race "pure" ?

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    Les caractéristiques de l'homme de Néandertal auraient pu sans doute ne pas intéresser des eugénistes du XIXe siècle. Une étude génétique de 2010 sur son léger métissage avec les Cro-Magnon du continent européen - mais pas du continent africain -, conduite par l'Institut Max Planck de Leipzig, suggère cependant que ce capital peut avoir apporté une petite touche originale aux populations d'Europe. Certains sites Internet ont mentionné cette étude en termes sensiblement moins scientifiques.

     

    [Quid des Aryens et le la "race aryenne" ? ...]

     

     

    Identité sexuelle

    Au sujet des homosexuels, Carrel écrivait : "Les sexes doivent de nouveau être nettement définis. Il importe que chaque individu soit, sans équivoque, mâle ou femelle. Que son éducation lui interdise de manifester les tendances sexuelles, les caractères mentaux et les ambitions du sexe opposé." (L'homme, cet inconnuLégislation pétainiste au Sénégal [archive]

     

    L’Allemagne nazie

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    L'homosexualité, considérée par le pouvoir nazi et la très grande majorité des médecins et psychiatres de l’époque comme une "dégénérescence pathologique héréditaire" [!], a fait l’objet d’une législation spécifique. L'Allemagne eugéniste proposait aux homosexuels le choix entre la castration volontaire ou la détention en camps de concentration.

     

    [! Si l'homosexualité (à l'instar de la trisomie ou d'autres maladies "indésirables") est "héréditaire", cela suppose que les frères/sœurs sont porteurs de "l'anomalie", puisque par définition les homosexuels ne peuvent engendrer, et que, si l'on suit la logique eugéniste, c'est eux qu'il faudrait stériliser (ou pire, castrer...). Quel boulot ! À noter que l'homosexualité se retrouve dans toutes les couches de la société, elle n'est pas une "anomalie" spécifique des basses classes.

    Si les idées de l'eugénisme de la fin du XIXe - début du XXe siècle à l'encontre de l'homosexualité pouvaient à la rigueur être acceptées, du moins tolérées, elles ne pourraient plus l'être de nos jours qui vivent un spectaculaire changement de mentalités, des émancipations de tous bords qui éclatent, débordent, exagèrent dans le sens inverse (ce qui n'est pas mieux, évidemment !)
    Voir Propagande homosexuelle dans les manuels de biologie pour les lycéens français.]

     

     

    L'ancien et le nouvel eugénisme : les leçons de l'Histoire

    Encyclopédie de l'Agora 01 avril 2012 modifié le 27 janvier 2014

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    Conférence de Jacques Battin, professeur émérite de pédiatrie et génétique médicale à l'Université Victor Segalen Bordeaux 2 et membre titulaire de l'Académie nationale de médecine.
    Donnée à l'Université Victor Segalen Bordeaux 2 dans le cadre du cycle de conférences "L'invité du Mercredi", saison 2004-2005 sur le thème "La mort : Regards croisés". 17 novembre 2004.

     

    Le mot eugénisme vient du grec eu - bien - et gennân - engendrer - signifie littéralement bien naître. Il fut employé pour la première fois dans ce sens par un cousin de Charles Darwin, le psychologue et physiologiste anglais Francis Galton .

    On note avec intérêt qu'avant de forger le mot eugenics, Galton utilisait le mot viriculture pour désigner la “science” qu'il avait fondée. La pratique correspondante remonte toutefois aux Spartiates, qui éliminaient les enfants mal conformés. Platon lui-même a élaboré un programme de mariage eugénique. Plus tard, Thomas More et Campanella se préoccuperont du problème. En 1779, un médecin allemand, J. Peter, propose des mariages eugéniques dans son Système complet de police médicale.

    Les origines de l'eugénisme moderne, scientifique, ne sont donc pas allemandes, comme plusieurs sont portés à le croire, en raison de la publicité ayant entouré les pratiques nazies, mais anglo-saxonnes. Dans ce cas, comme dans bien d'autres, les Nazis n'ont fait qu'appliquer, en les déformant jusqu'à l'horreur, des théories forgées ailleurs. C'est dans le monde anglo-saxon, où la tradition démocratique le mettait à l'abri de tout excès, que l'eugénisme a continué de se développer.

    Enjeux

    Collectif, l'eugénisme était une horreur, individualisé, on dirait qu'il prend du chic.  

    Par Francine Mackenzie, présidente du Conseil du statut de la femme du Québec

    "[...] Divers autres facteurs favorisent actuellement le développement d'un nouvel eugénisme, notamment les progrès récents en génétique et un certain retour aux sources du libéralisme. Même si la science-fiction s'est bien vite emparée de ses promesses, nul ne peut nier que la génétique constitue désormais une science sérieuse, par comparaison du moins avec la science de l'hérédité que prétendait avoir fondée Galton. La découverte de la structure de l'ADN à la fin des années cinquante aura été pour cette discipline l'équivalent de la théorie de la gravitation pour la physique. On sait de plus en plus de choses précises sur les mécanismes de transmission de la vie et des caractères héréditaires. On dispose d'autre part de techniques perfectionnées pour mettre ces connaissances en application. Par rapport aux techniciens qui peuvent aujourd'hui produire des embryons in vitro, les médecins et les biologistes du temps d'Hitler font figure de sorciers maladroits.

    Les progrès de la génétique ont permis de relativiser, en en montrant la complexité, la plupart des phénomènes de transmission héréditaire ; ils ont aussi permis de démythifier le concept de race ; mais ils ont du même coup, paradoxalement, créé de nouvelles conditions favorables à l'eugénisme. Les fous voulant créer une race pure ou saine par la stérilisation des indésirables ne sont plus à craindre. On ne les prendrait plus au sérieux. On peut donc considérer d'un bon œil les manipulations ponctuelles de gènes et d'embryons : elles apparaissent comme de simples mesures préventives.

    Le libéralisme renaissant apporte sa propre légitimation à cette approche. Puisque les personnes qui choisissent les mères porteuses et les pères donneurs, ou qui décident d'éliminer un fœtus infirme, agissent sur une base strictement privée et individuelle, sans visée totalitaire apparente, de quel droit entraver leur liberté ? Ne sont-ils pas des adultes consentants ? C'est ainsi que l'idéologie néo-libérale pourrait jouer insidieusement le même rôle que l'idéologie nazie il y a cinquante ans. En s'acheminant vers la population parfaite via une accumulation de choix individuels présentés comme innocents, plutôt que sous la férule d'un État totalitaire, on gagne sur tous les tableaux. On évite le génocide et les stérilisations scandaleuses sans s'éloigner du but ultime.

     

    [Bien naïf celui qui croit "qu'on" va lui permettre de faire un "choix individuel" ! "On se fout de nous" : depuis quand pouvons-nous choisir quoi que ce soit en ce bas monde, sachant que "l'État", quel qu'il soit, manipule et tire toutes les ficelles ? Le "choix perso" ne sera jamais que dicté par les plus hautes instances, imposant ou fermant des possibilités à son gré et son intérêt (et non aux nôtres). Le formatage intégral de l'être humain, jusque dans le plus profond de son être, sur tous les plans, physique, mental et même spirituel...
    « [...] on peut considérer qu'il suffirait de conserver certains caractères, tout en les supprimant de l'humanité présente, pour les réintroduire à l'avenir si le besoin s'en faisait sentir. Une telle pratique eugénique permettrait à l'humanité de maîtriser son adaptabilité et son évolution. »
    Les auteurs de science-fiction et de politique-fiction s'interrogent néanmoins sur le sens que les eugénistes donnent au mot "bénéfique" : pour les individus, ou simplement pour l'État ? Voir Le meilleur des mondes » (Wikipédia) Voir plus bas Comme du bétail !]



    Pour toutes ces raisons, l'eugénisme négatif a été abandonné mais l'eugénisme positif est en pleine vogue. On ne fait plus d'élimination ni de mutilations, mais on choisit soigneusement ses donneurs et ses porteuses ; surtout, on déprogramme allègrement la naissance d'individus qu'on aurait ensuite été tenté d'éliminer si la nature avait suivi son cours. Cet étrange eugénisme positif, qui ne remue aucune des vieilles cendres du nazisme, prend le plus souvent la forme du dépistage. Aux États-Unis et en Angleterre, on situe entre 3 et 5 % la proportion des nouveaux-nés atteints de troubles d'origine génétique. Aux États-Unis, 12% des admissions d'adultes à l'hôpital seraient imputables à des maladies d'origine génétique. Des désordres génétiques seraient aussi à l'origine de 15% des cas de déficience mentale."
     

    Source : Jacques Dufresne, La reproduction humaine industrialisée

    Essentiel

    Chesterton rattache l'eugénisme au protestantisme et plus précisément au calvinisme. La croyance en la prédestination, dit-il en substance, a créé un climat favorable à l'eugénisme. Puisque la destinée terrestre et éternelle de l'homme est déterminée à la naissance, tout ce qui précède cette dernière et peut l'améliorer revêt une importance singulière.

    "Or tous les sociologues, eugénistes et autres, ne sont pas tant matérialistes que vaguement calvinistes. Ils sont tous préoccupés d'éduquer l'enfant avant sa naissance. [...] Ces Calvinistes concentrés ont supprimé quelques-unes des parties les plus libérales et universelles du Calvinisme, telle que la croyance en un ordre préconçu ou à une félicité éternelle. Mais bien que M. Shaw et ses amis considèrent comme une superstition qu'un homme soit jugé après sa mort, ils s'accrochent à leur dogme central : qu'il est jugé avant sa naissance."  

    Source : G. K. Chesterton, Ce qui cloche dans le monde, Paris, Gallimard, 1948

     

     

    Faudrait savoir

    Les eugénistes "classiques" ou conservateurs, accordent un rôle prépondérant voire exclusif à l’hérédité dans l’explication des phénomènes sociaux. Sur le plan politique, ils sont favorables au maintien de l’ordre social et sexuel.
    Les eugénistes "réformistes", appartenant aux milieux progressistes ou socialistes, concilient la recherche d’un horizon révolutionnaire ou la défense de revendications féministes et l’avènement d’un "homme nouveau", conçu sur des bases biologiques.
    (Daniel Kevles [en], né le 02 mars 1939, historien des sciences américain)

    L'eugénisme a aussi interféré avec des aspirations nouvelles relatives au statut de la reproduction dans les sociétés modernes. En écho aux féministes de la fin du XIXe siècle qui faisaient valoir le droit des femmes à "l'amour libre", à se marier avec qui elles le voulaient, et à exercer un métier, certains eugénistes ont plaidé dans le même sens, déclarant que le mariage était trop souvent déterminé par des contraintes sociales indifférentes à la qualité de "la race"
    (Eugénisme, Dictionnaire Historique et Critique du Racisme)

    Jean Rostand, dans L'homme. Introduction à l'étude de la biologie humaine (Paris, Gallimard, 1941), mentionne que le pays qui se dotera d'une politique eugéniste (ce sera le cas par exemple de Singapour) prendra selon lui une avance rapide sur les autres, puis se rabat philosophiquement sur une position plus modérée : "le mieux que nous puissions faire pour avoir des enfants réussis est de bien choisir leur mère".

     

     

    Dilemme

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    Bien plus que les moyens employés, qui peuvent dans certains cas être irréprochables, c'est probablement là que se trouve la principale impasse de l'eugénisme. Même lorsque celui-ci s'attache à autre chose qu'à la simple élimination - en observant une stricte éthique - des maladies héréditaires. Car, dans certains cas particuliers, ce qui est une maladie peut être, aussi, un facteur de survie : que l'on repense par exemple à la célèbre drépanocytose, maladie héréditaire qui permet de résister au paludisme.

    Comme du bétail !

    En 1883, Francis Galton, l'inventeur du terme "eugénisme", publie Inquiries into human faculty and its development : la viriculture y devient l’eugénisme que Galton considère comme la "science de l’amélioration des lignées" et qu’il entend appliquer aux êtres humains sur le modèle de l’élevage sélectif des animaux.

    La variété et le nombre (la biodiversité) représentent autant d'opportunités possibles d'adaptation des systèmes vivants à des conditions futures inconnues, et donc à la survie de l'espèce. L'élimination systématique de tous les caractères jugés handicapants ou superflus à un moment donné pourrait parfaitement abréger la durée de vie d'une lignée…

    Les sélectionneurs de races animales, qui le savent, prennent soin de conserver (sous forme de paillettes de sperme congelées, par exemple, ou sous forme d'information : c'est l'un des enjeux du séquençage génétique) les caractères que par ailleurs ils éliminent dans les animaux de production. Ils savent qu'un demi-siècle peut s'intéresser à la seule quantité, et par exemple le demi-siècle suivant au contraire à des qualités gustatives, etc. (Voir plus haut Enjeux)

     

     

    Sources et documentation

     

     

    « [...] Pour l’instant, je n’ai parlé que du tri des "mauvais" embryons. Mais l’étape suivante, c’est le choix des "bons" embryons. La disparition des maladies génétiques que j’évoquais est une étape importante, mais qui n’aura pas vraiment de conséquences sur les générations futures puisque les myopathes meurent très jeunes et que les trisomiques sont stériles. Le tri embryonnaire, en revanche, est une étape décisive, qui va notamment permettre de choisir le "meilleur embryon". On se dirige donc vers un "eugénisme de convenance". Enfin, la quatrième et dernière étape, c’est la modification de l’embryon lui-même, la possibilité de le modeler à la carte. Pour cela, il faudra passer par la thérapie génique. La revue Nature vient de faire sa une sur le succès d’une expérience ayant permis de multiples modifications génétiques sur des embryons de petits singes. Malgré ces mutations, les primates se portent apparemment comme des charmes… Sans entrer dans des détails techniques trop complexes, tout ça, c’est possible grâce à de nouvelles enzymes qu’on appelle les "crispr" et les "talen". La thérapie génique, c’est l’étape ultime, puisque le bébé ne dépendra alors plus des ovules et des spermatozoïdes de papa et maman… »

     

    [... inquiétants pour le fond mais aussi pour l'information : Laurent Alexandre, pourtant chirurgien urologue, à la tête de la société belge de séquençage de l’ADN "DNA Vision", m'a intriguée - voire agacée - avec ses affirmations fausses au sujet des myopathes et des trisomiques. Les myopathes meurent très jeunes ? Pas toujours, docteur, puisque le terme "myopathie" désigne diverses maladies, d'origines différentes (génétique, inflammatoire, métabolique), donc de gravités diverses. Stériles, les trisomiques ? Non, seuls les garçons le sont, les filles sont fécondes [*]

    [*] Encore un peu plus d'info. On a recensé 4 sortes de trisomie, selon le gène impliqué : trisomie 21, la plus courante, qui comprend 3 formes d'atteinte ; trisomies 13 et 18 où les bébés atteints ne vivent que quelques jours en raison de malformations importantes associées ; trisomie 8 sur laquelle je n'ai pas plus d'information (elle doit être très rare et peu viable, mais moi, je ne suis pas médecin...)]

     

    • Jacques Dufresne
    • André Pichot 
    • François-Xavier Ajavon
    • Ruth Hubbard 
    • Bioéthique : la tentation de l'enfant parfait (dossier du Courrier de l'Unesco, septembre 1999 
    • Uniscope : stérilisation et troubles mentaux (Uniscope, Université de Lausanne, format PDF)
    • Alain Drouard
    • Laurent Loty
    • Patrick Tort
    • Daniel J. Kevles 

     

    • En Allemagne 
    • En Suisse
    • En Angleterre 
      • Pauline M. H. Mazumdar, Eugenics, Human Genetics and Human Failings: The Eugenics Society, its Sources and its Critics in Britain, London, Routledge, 1992.
        Cet ouvrage "retrace l'évolution du mouvement eugénique depuis ses origines, à l'époque des réformes sociales de l'Angleterre victorienne, jusqu'à son heure de gloire, lorsqu'il est devenu le fondement d'une théorie scientifique de la génétique humaine. L'auteur y présente une analyse historique des méthodes mathématiques et statistiques utilisées dans la science naissante de la génétique humaine, sorte d'entrée en matière pour l'étude des problèmes que posent aujourd'hui les ambitieux projets internationaux de cartographie du génome humain et la renaissance possible, dans leur sillage, d'un intérêt général pour l'eugénisme." (Société royale du Canada)
         
      • "Sir Francis Galton" 
    • En Australie 
    • Aux États-Unis  
    • Au Canada 
      • Angus McLaren, Our Own Master Race: Eugenics in Canada, 1885-1945, Toronto, Ontario, McClelland & Stewart, 1990.
        "L'auteur y analyse à quel point la notion d''amélioration de la race' était répandue au Canada et démontre que les Canadiens étaient alors nombreux à penser qu'il fallait prendre des moyens radicaux pour protéger la collectivité contre les 'dégénérés'. En expliquant pourquoi on cherchait à résoudre les problèmes sociaux grâce à des solutions biologiques, Monsieur McLaren ne se contente pas de présenter sous un éclairage radicalement différent les idées et les activités de toute une génération de féministes, de politiciens progressistes et de promoteurs de l'hygiène publique, il explore également les sources de certaines de nos tendances racistes souvent mal dissimulées." (Société royale du Canada)
          
    • Au Québec
      • Martin Pâquet, Santé publique et eugénisme au Canada français : le rôle du docteur Antoine-Hector Desloges, 1918-1941. Éléments préliminaires. Communication, Groupe d'étude et de recherche sur le changement social en santé (Santé et société : histoire des traitements et des soins). Moncton, Nouveau-Brunswick, 24 août 2001 
      • Document sonore : La montée de l'eugénisme depuis la fin du XIXe siècle. Vous pouvez écouter en Real Audio cette chronique [si vous pouvez !] de l'historien des sciences Yves Gingras (chronique sur l'histoire des sciences, "Les Années lumière", Radio-Canada, 15 avril 2001)

     

    [La] définition [de l'eugénisme par Galton (1883)] est complexe. Elle parle d'une "science" mais, visant un effet pratique, c'est sans doute plus une technique qu'une science. Par ailleurs, la définition implique un jugement de valeur ("races les plus convenables"), et suggère un projet politique. [...]

    Presses Universitaires de France, 2013

      

    [...] Diane B. Paul [en] (1995) a bien tiré la conclusion de ces faits : l'idéologie eugéniste n'a pas conduit partout à des lois eugénistes, et lorsque de telles lois ont existé, elles n'ont pas mené automatiquement aux mêmes extrêmes ni servi les mêmes buts. [...]

    Le nouvel eugénisme : l'eugénisme à l'ère de la génétique médicale

    [...] Après la Seconde Guerre mondiale, les mots "eugénique" et "eugénisme" ont régressé, en raison des horreurs auxquelles le nazisme les avait associés. La question est néanmoins revenue sous des formes inédites. [...]

    C'est la combinaison d'une série d'événements techniques (amniocentèse, diagnostic prénatal, fécondation in vitro...) et d'une série d'événements juridiques (dépénalisation de l'avortement au Royaume-Uni en 1967, aux USA en 1973, en France en 1975, puis dans d'autres pays) qui a spectaculairement réactualisé la question eugénique dans les années 1990. [...] D'autres techniques bio-médicales ont été dans le même sens. La fécondation in vitro, associée au diagnostic pré-implantatoire, permet un tri des embryons. L'insémination artificielle est aussi une pratique "eugénique", dans la mesure où les donneurs ne sont pas choisis au hasard (au moins du point de vue des médecins). Enfin les campagnes de prévention des mariages entre hétérozygotes dans certaines communautés (maladie de Tay-Sachs chez les Juifs ashkénazes américains, anémie falciforme chez les Noirs américains, thalassémie à Chypre), ont aussi fait parler d'un "retour de l'eugénisme" (Duster, 1992).

    Ces pratiques contemporaines ont presque toutes quelque chose en commun. Elles sont fondées sur le volontariat, et sont communément justifiées par le souci de prévenir une souffrance individuelle, plutôt que par l'avenir génétique de la race ou de l'espèce. [...]

    Le "nouvel eugénisme" a donc un profil assez différent de l'eugénisme traditionnel. Celui-ci procédait de l'État, et de la conviction que la reproduction était une affaire trop importante pour être laissée aux seuls individus. Le nouvel eugénisme, souvent qualifié comme "eugénisme individuel", ou encore "eugénisme domestique" (home eugenics) procède d'une vision opposée de la reproduction. [...]

     

     

     

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