• Le thym, enfant terrible de la garrigue

    Un article de Philippe Dagneaux, rubrique Botanique du journal Midi-Libre, le 29 décembre 1998

    Le titre de cet article m'avait interpellée, son contenu m'a enchantée... Je l'avais découpé pour le conserver. Mais à quoi bon le laisser dans un tiroir ? En cherchant récemment des documents sur les plantes, je suis tombée dessus de nouveau, alors laissez-moi vous le partager aujourd'hui. Gaillardement dans sa 18e année, son contenu n'a pas pris une ride. C'est que le thym sait se préserver !

    Cette plante aromatique développe de curieuses défenses

    Le pic Saint-Loup a fait la une du plus grand magazine mondial de biosciences

    Senteur poivrée, citronnée ou de lavande : le thym des garrigues offre son étonnante richesse aromatique et y conjugue une fascinante diversité de formes et de répartition dans la nature. Ses réponses à son environnement sont si uniques dans le règne végétal qu'une équipe du Centre d'Écologie fonctionnelle et évolutive (CNRS Montpellier) travaille depuis trente-cinq ans sur ce phénomène. De plus, le thym du pic Saint-Loup (1), dans l'arrière-pays montpelliérain, vient de faire la une du plus grand magazine mondial consacré à la biologie, Biosciences (2).

    (1) Le pic Saint-Loup (34270 Valflaunès) est une montagne du Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées située à la limite des communes de Valflaunès et Cazevieille, dans la « garrigue héraultaise » (département de l'Hérault)


    Une rando au pic Saint-Loup (photo Midi-Libre)

    (2) « Biosciences », American Institute of Biological Sciences, vol.48, n°10, octobre 1998

    La physionomie étudiante malgré la chevelure poivre et sel, John Thompson, chargé de recherches, vient de passer près de dix ans de sa vie à percer les secrets du thym. Ce biologiste d'origine britannique, au regard perçant et rieur derrière ses lunettes, a poursuivi les travaux initiés en 1963 par le Pr Valdeyron (3), puis poursuivis par les Prs Gouyon et Couvet sur ce végétal peu conventionnel.  

     

    (3) Georges Valdeyron (27 février 1914 - 03 septembre 2013), généticien, Pr de génétique et d'amélioration des plantes, Pr honoraire à l'Institut National agronomique Paris-Grignon.

     

    Entre Saint-Martin de Londres et le pic Saint-Loup, ce ne sont pas moins de six essences différentes qui prolifèrent dans la garrigue. Et c'est cette diversité qui interpelle M. Thompson.

    Sur le plateau, deux variétés contenant du phénol (présent dans les alcools) se sont développées, les quatre autres (non phénoliques) ayant colonisé le bassin de Saint-Martin. Les recherches ont permis de rassembler plusieurs explications possibles :

    « Il semble y avoir adaptation au climat, explique M. Thompson, car le bassin étant plus froid que le plateau en hiver, le phénol peut devenir toxique pour les plantes en gelant. »

    Carte de la « garrigue héraultaise » rien Vue satellite

     

    De plus, le Pr américain Lienhard, qui travaille aussi au laboratoire, a montré que les diverses essences soumises aux attaques d'herbivores, comme les escargots ou les moutons, ont développé une véritable défense chimique contre leurs agresseurs.

    Enfin, il semble que le thym exerce une influence non négligeable sur les autres plantes qui vivent dans son environnement : des manipulations assez sophistiquées ont montré que...  

    Une influence vitale sur les autres plantes

     

    « [le thym] allait jusqu'à empêcher la germination de certaines graminées, pour conserver le milieu ouvert qu'il affectionne », explique le chercheur.

    « Cette stratégie adaptative lui permet ainsi de lutter contre leur concurrence. »

    Une autre surprise attendait écologues et biologistes. Dans la nature, au printemps, les bouquets de thym produisent soit des larges fleurs, soit de petites fleurs. Les premiers sont hermaphrodites (produisent en même temps ovules et pollens), les autres sont des femelles dans des proportions uniques : 60% en moyenne, avec des pointes à 90% !

    Pourquoi donc tant de fleurs ? La génétique est venue à la rescousse des scientifiques :

    « Les croisements avec d'autres variétés évitent la consanguinité, source de tares génétiques, constate M. Thompson. Mais le plus important viendrait d'un contrôle génétique issu d'un caractère de la plante : la colonisation. »

    En effet, après un incendie ou l'abandon de cultures, le thym est la première plante à recoloniser le sol. Les femelles sont alors plus nombreuses, puis leur nombre décroît. Mais ces explications ont encore besoin de confirmation sur le terrain.

    L'écologie est une science qui a besoin du long cours : un plant de thym vit dix ans et les études sont loin d'être terminées en ce qui le concerne. En trente-cinq ans, douze thèses de doctorat lui ont déjà été consacrées.

    Loin de son sol britannique natal, John Thompson est fasciné par...

    la flore méditerranéenne, « l'une des plus riches du monde. »

    Grâce aux travaux de son équipe, promeneurs et cuisiniers ne regarderont plus de la même façon la petite plante qui sent si bon.

    Philippe Dagneaux *

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    * Le blog Sciences de Philippe Dagneaux

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    Références et autres petites choses

    Les photos ne sont pas tirées de l'article, exceptée celle de John Thompson, en NB (Photo Dominique Quet)

     


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