• Pour un plat de lentilles (octobre 2019)

    Lettre de "Guy l'investisseur sans costume" du 15 octobre 2019

    Pour un plat de lentilles

    Dans la Bible, Esaü vendit son droit d’ainesse pour un plat de lentilles alors que la famine sévissait en Israël.

    De nos jours, deux fois plus de femmes viendront faire vacciner leur enfant dans un pays pauvre si vous leur donnez un plat de lentille après le vaccin.

    Le monde n’a pas beaucoup changé depuis 3 000 ans. C’est l’enseignement du prix de la banque de Suède, le « Nobel d’économie », décerné hier à Abhijit Banerjee, Esther Duflo et Michael Kremer pour leur travaux sur la réduction de la pauvreté.

    Je suis sûr que le travail de ces 3 chercheurs est remarquable et que le monde se porterait mieux si plus de gens travaillaient et réfléchissaient comme eux. 

    Personnellement, j’aimerais beaucoup travailler avec quelqu’un comme Esther Duflo, le genre de personne que l’on appelle « problem solver » en entreprise en opposition avec ceux qui font de la politique et de l’influence. 

    Mais ce n’est pas ce travail mis en lumière par la banque de Suède qui m’intéresse aujourd’hui, c’est ce que ce prix cache.  

    Il y a une proximité entre ce prix et celui de 2017 remis à Richard Thaler pour sa nudge theory, ou théorie du coup de pouce, aussi appelée paternalisme libertaire, autre travail d’économie comportementale visant à influer les décisions des « agents économiques » de manière indirecte, soft

    C’est une tendance de fond qui se dégage : comment obtenir des résultats pratiques, efficaces, dans le monde réel, avec des gens réels sans même leur demander leur consentement. 

    Nous sommes très loin des grands théoriciens économiques ou des grands courants de pensée. Ceux-ci auraient-ils échoué ?  

    D’une certaine manière, il ne faut plus parler des problèmes qui fâchent.  

    C’est pour cela qu’à mon avis, c’est ce qui est caché qui est le plus important dans ce Nobel et celui de 2017.  

    Ironiquement, ce prix Nobel, c’est la manière des grands de ce monde, des Gates, Obama et autres (ceux qui appliquent), de nous dire qu’ils sont contre la faim dans le monde.  

    Merci, trop d’honneur.  

    Eh, qui pourrait être pour ?  

    Où alors est-ce qu’il y a un problème ? Auriez-vous quelque chose à cacher ?  

    La faim et la maladie n’ont jamais autant reculé que lorsque l’on n’en parlait pas. Depuis 10 ans, elles progressent à nouveau dans le monde.  

    Elles progressent malgré les milliards de Bill Gates et sa fondation, elles progressent malgré le génie de tous ces prix Nobel.  

    Le problème serait-il ailleurs ? Serait-il caché ?  

    Y aurait-il un problème avec la mondialisation ?   

    C’est très bien de trouver des solutions pour faire vacciner les enfants en Afrique, mais ce n’est pas le problème.  

    Nous savions déjà que le capitalisme était un système efficace qui savait trouver les solutions les plus efficaces à un problème donné.  

    Nous savions déjà qu’une personne affamée était facile à corrompre.  

    Jusqu’à récemment, on trouvait même cela dégueulasse.

    Pourquoi faudrait-il donner un kilo de lentilles à une femme pour qu’elle vienne faire vacciner son enfant sur la place de son village ? Elle sait bien que la malaria fait des ravages.   

    Pourquoi multiplier ces micro-manipulations ?  

    Et qui décide de ces manipulations, qui paie pour cela et dans quel but ?  

    Serait-on en train de traiter le symptôme pour éviter de voir la cause ?  

    Il n’y a aucun doute qu’Esther Duflo est super brillante, incroyablement plus que ces femmes qui refusent de faire vacciner leur enfant, ou de les envoyer à l’école.  

    Mais il y a une chose que ces femmes ont et qu’Esther Duflo n’aura jamais : elles sont nées dans leur village et y ont vécu comme des centaines de générations avant elles. Elles ont l’expérience de leur terre pour elles, sur des milliers et milliers d’années.  

    Elles se sont lentement adaptées à ces étranges terres qui parsèment l’Afrique ou l’Inde, elles ont intégré les apports extérieurs, tout aussi lentement, dans leurs gènes et continuent de le faire.   

    Et si ces femmes sont-là aujourd’hui avec leurs raisonnements étonnants et comportements bizarres plutôt que des clones d’Esther Duflo, ou autres bêtes rationnelles, c’est probablement parce qu’elles sont bien plus adaptées à leur terre. Mais une déracinée comme Duflo peut-elle comprendre cela ?   

    Comment Esther Duflo ne voit-elle pas la grande question derrière ces manipulations : qui décide, pour qui et pourquoi ?  

    Elle a mis au point un outil puissant... Mais qui pour l’utiliser ? « A fool with a tool is still a fool ».  

    Ce qui m’intéresse, encore une fois, ce n’est pas l’outil mais son utilisation.  

    On dit parfois que pour être libre, encore faut-il être en vie, comme si la liberté était une sorte de luxe d’Occidental. Mais la liberté n’est pas un droit ou un devoir, c’est une nécessité. La liberté, c’est celle d’exprimer la lente accumulation du savoir profond, génétique, c’est ce qui fait que l’humanité a été capable de vivre sur cette terre depuis 3 millions d’années, de s’y adapter et d’accumuler une quantité d’expérience inaccessible à tout robot, intelligence artificielle et surtout ce qui sous-tend derrière : à tout groupe humain homogène.   

    Ce prix Nobel est un geste et ce geste porte le germe qui a déjà conduit aux grands totalitarismes du XXe siècle, une volonté de manipulation pour créer un homme nouveau, augmenté, homogénéisé, déraciné, idéalisé, robotisé...

    Et surtout manipulé et téléguidé.  

    Ce que cache, ce geste, c’est le rapport de force, la guerre pour le pouvoir, les ressources, y compris la plus précieuse d’entre elles : la guerre pour le contrôle des hommes, travailleurs et consommateurs.  

    À votre bonne fortune,  

    Guy de La Fortelle

     

     

     

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