Le polo trouve son origine en Perse où l’entraînement militaire est devenu art de cour, sport des élites, puis phénomène planétaire.
« Le mot "polo" lui-même ne vient ni de l’anglais ni du persan : il dérive du tibétain pulu, qui signifie "balle". C’est le nom que lui donnaient les joueurs du Ladakh et du Manipur que les Britanniques côtoyaient — un témoignage de plus de la longue migration du jeu à travers les cultures d’Asie. »
En décembre 2017, lors de sa douzième session à l’île de Jeju, en Corée du Sud, le Comité intergouvernemental de l’UNESCO inscrivait le Chogân1 iranien sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité2. Le jeu y est défini comme "un jeu équestre traditionnel accompagné de musique et de récits", avec plus de deux millénaires d’Histoire continue sur le territoire iranien. La décision passa presque inaperçue dans les grands médias occidentaux. Elle officialisait pourtant le Chogan persan comme l’ancêtre direct du polo. Cette filiation appartient désormais au patrimoine reconnu de l’humanité.
1. Chogân, ou chaugan, chawgan, tchovgan (pehlevi čaukān, čōkān), est le nom persan du polo. Il signifierait "bâton pour jouer, maillet". Le jeu a commencé à se développer à l’époque du roi Darius Ier (-522 † -486) comme entraînement pour la garde royale et pour la cavalerie. Par la suite, il devient un jeu très prisé à la cour de Perse.
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Cyrus II (vieux perse Kūruš), dit Cyrus le Grand, est un roi perse, régnant d'environ à av. J.-C. Voir, de Wikipédia |
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2. Le tchovgan, jeu équestre traditionnel pratiqué à dos de chevaux karabakh* - montures de choix en raison de leur combinaison d'agilité et de tempérament relativement calme - en République d’Azerbaïdjan, a déjà été inscrit en 2013 par l'UNESCO sur la liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente.
Lire UNESCO "Le tchovgan, jeu équestre traditionnel pratiqué à dos de chevaux karabakhs en République d’Azerbaïdjan" archives [31/12/2013] [02/12/2015] [05/07/2018]
* Lire l'« article de qualité » de Wikipédia
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Groupe de chevaux Karabakh alezans au haras de Yashar Guluzade à Chaki (Azerbaïdjan)
Avant de retracer son histoire, il faut comprendre ce qu’était concrètement le Chogan pour ceux qui le pratiquaient. Le mot lui-même, chogan (چوگان) en persan, désignait à l’origine le maillet, l’outil, avant le jeu. Ce glissement sémantique, de l’instrument à la pratique, est révélateur : l’objet était si central qu’il finit par nommer l’activité entière. Dans sa forme classique, le Chogan opposait deux équipes à cheval sur un grand terrain rectangulaire délimité par des repères au sol. L’objectif : propulser une balle, de cuir tressé ou de bois, entre les poteaux adverses à l’aide d’un long maillet frappé latéralement depuis la selle.
Des Parthes aux Sassanides : de l’exercice militaire à l’art de cour
Le Chogan est l’ancêtre du polo. Pour comprendre comment un entraînement militaire devient un art de cour et un sport universel, il faut remonter aux empires parthes (-247 – 224 apr. J.-C.). Les Parthes dominent l’Iran pendant près de cinq siècles. Leur force militaire repose sur une cavalerie cuirassée d’élite, les cataphractaires, capable de manœuvrer collectivement à grande vitesse. Le Chogan n’est alors pas un divertissement : c’est un exercice tactique, une simulation de combat où chaque cavalier apprend à coordonner ses gestes avec ceux de ses partenaires tout en restant pleinement maître de sa monture.
La transition vers un usage plus cérémoniel s’opère sous les Sassanides (224–651 apr. J.-C.), qui succèdent aux Parthes et portent la civilisation perse à l’un de ses sommets. L’Oxford Dictionary of Late Antiquity confirme que le polo, connu sous le nom de čowgān en moyen-perse, est alors "un passe-temps important à la cour de l’empire sassanide" et fait partie intégrante de l’éducation royale. L’empereur Shapur II, qui régna de 309 à 379, apprit à jouer au Chogan à l’âge de sept ans. Des femmes de la noblesse sassanide pratiquaient également le Chogan, la reine et ses dames défiant le roi Khosroès II Parviz et sa cour au VIe siècle.
« La place Naqsh-e Jahan d’Ispahan, construite par Shah Abbas Ier au début du XVIIe siècle, mesurait plus de 500 mètres sur 160. Elle servait de terrain de Chogan lors des grandes occasions dynastiques. Les deux paires de poteaux de but en marbre sont encore visibles aujourd’hui — considérées comme les plus anciens poteaux de polo au monde encore en place. »
Ferdowsi et le Chogan : la métaphore du bon gouvernement
Pour saisir à quel point le Chogan s’est ancré dans la culture perse au point de devenir inséparable de son imaginaire, il faut s’arrêter sur une figure centrale : Abū-l-Qāsim Manṣūr ibn Ḥasan al-Ṭūṣī (940–1020). De son nom de plume Ferdowsî, il est le plus grand poète épique de la littérature persane — il est à l’Iran ce qu’Homère est à la Grèce ou Virgile à Rome. Son œuvre maîtresse, le Shahnameh ("Livre des Rois"), achevé vers 1010 après trente ans de travail, retrace l’histoire mythique et légendaire de la Perse depuis la création du monde jusqu’à la conquête arabe du VIIe siècle.
Or, le Chogan y apparaît à de nombreuses reprises, non comme un détail de couleur locale, mais comme un marqueur de caractère. L’épisode le plus célèbre met en scène le prince Siyâvash, qui doit prouver sa valeur lors d’un match international opposant les Iraniens aux Tourâniens. Ferdowsi y est explicite : Siyâvash ne se distingue pas par la force ou la brutalité, mais par la précision de ses frappes, l’élégance de sa posture en selle et sa capacité à lire le jeu collectif. La victoire au Chogan, dans la poésie de Ferdowsi, est la métaphore du bon gouvernement — elle récompense l’intelligence stratégique et la maîtrise de soi, pas la domination.
Ces passages du Shahnameh furent abondamment illustrés dans les miniatures persanes des XVe et XVIe siècles, dans les ateliers de Hérat (en Afghanistan, proche de l'Iran) sous les Timurides et de Tabriz (capitale de la province de l'Azerbaïdjan oriental, au nord-ouest de l'Iran) sous les Safavides.
Ces enluminures constituent aujourd’hui des documents historiques de premier ordre : elles montrent la position des cavaliers, la morphologie des chevaux, les costumes de cour, la disposition du terrain.
Comment le Chogan perse a conquis le monde
La propagation du Chogan hors de Perse s’opère par des canaux multiples et souvent inattendus. Vers l’ouest d’abord. Les Byzantins, héritiers directs de Rome orientale et adversaires récurrents des Sassanides, adoptèrent le jeu au contact de leurs rivaux persans et le baptisèrent tzykanion, terme directement dérivé du moyen-perse. Sous le règne de Théodose II (408–450), la cour impériale romaine d’Orient jouait au tzykanion* dans un stade spécialement aménagé à Constantinople (sur le site de l'ancienne Byzance, renommée Istanbul en 1930). Le jeu traversait ainsi la frontière la plus militarisée du monde antique tardif sans y laisser ses bagages.
* Le Tzykanisterion (en grec τζυκανιστήριον) était un terrain de sport où se jouait le tzykanion (en grec τζυκάνιον, venant du perse ancien čaukān, čōkān), une version du jeu de polo importé par les Byzantins de la Perse sassanide.
Vers le sud ensuite. Après les conquêtes musulmanes du VIIe siècle, les dynasties qui s’installent en Égypte et au Levant adoptent elles aussi le Chogan. Saladin, sultan ayyoubide qui reprit Jérusalem aux croisés en 1187, était un joueur de polo. Vers l’est enfin, les fouilles archéologiques menées à Samarcande (ville d'Ouzbékistan) ont mis au jour des fresques murales datées du VIIe siècle représentant des scènes de Chogan, preuve d’une adoption précoce au cœur de l’Asie centrale. En Chine, la popularité du polo sous la Dynastie Tang (618–907) fut renforcée par la présence de la cour sassanide en exil après la conquête arabe. Des fresques de la tombe du prince Zhang Huai (706) à Xi'an représentent des scènes de polo directement liées au modèle perse. Le jeu se répandit même jusqu’au Japon au Moyen Âge (occidental).
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''Joueurs de polo en pleine partie'', détail du mur ouest d'une allée funéraire du prince Zhanghuai, inhumé en 706. Ce tombeau fait partie du mausolée de Qianling, situé près de l'actuelle Xi'an.
Mais c’est en Inde que la transmission vers le monde anglophone s’opère, et c’est là que naît l’un des plus beaux malentendus de l’histoire sportive. Les souverains moghols, dont la cour utilisait le persan comme langue officielle jusqu’au XIXe siècle, avaient adopté le Chogan comme divertissement majeur dès le XVIe siècle. Lorsque les officiers de l’East India Company découvrent le jeu dans les années 1850, au contact des traditions équestres du Manipur au nord-est de l’Inde, ils n’imaginent pas être confrontés à un sport vieux de deux millénaires dont la généalogie remonte aux Parthes. Le lieutenant Joseph Sherer et quelques collègues fondent en 1859 le premier club de polo britannique. C’est ce moment indien que la mémoire collective retient comme l’origine du polo.
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De Londres à Buenos Aires : le dernier acte d’une migration millénaire
Le polo, sport des rois dont Churchill disait qu’un handicap dans la discipline était le meilleur passeport pour le monde.
En 1874, le Hurlingham Club de Londres publie un règlement officiel et le polo entre définitivement dans le monde des sports codifiés anglais. Il s’exporta rapidement en France à Deauville lors de rencontres opposant joueurs anglais et français, puis à Paris sur la pelouse de Bagatelle, aujourd’hui Polo de Paris. Le dernier acte de cette migration est le plus surprenant. Le polo arrive en Argentine à partir des années 1870, introduit par des propriétaires fonciers et éleveurs britanniques installés dans les estancias de la province de Buenos Aires. Le premier match documenté se tint à l’Estancia El Negrete, dans un village appelé autrefois Ranchos, propriété de l’éleveur écossais David Shennan. Rien, dans ce contexte, ne rappelle la Perse.
Et pourtant, la continuité est là, enfouie sous deux millénaires de transmissions successives : Parthes, Sassanides, Byzantins, Mamelouks, Moghols, Britanniques, Argentins — chaque maillon a transformé le jeu sans jamais en rompre le fil. Le terrain argentin se révèle idéal : des plaines immenses, des chevaux criollos d’une endurance et d’une agilité exceptionnelles, et des gauchos qui apprirent le polo à une vitesse extraordinaire. Les élèves dépassèrent les maîtres en une génération : à Paris en 1924, l’Argentine remporta l’or olympique en battant les États-Unis et le Royaume-Uni. Elle renouvela l’exploit en 1936. L’Argentine est aujourd’hui la première nation mondiale du polo. L’Open de Palermo, à Buenos Aires, est le Wimbledon du polo. Personne, dans les tribunes, ne pense à la Perse. Mais la chaîne est intacte.
L’histoire du Chogan n’est pas un supplément d’âme à l’analyse géopolitique. Elle en est une composante à part entière. Comprendre que la Perse a rayonné jusqu’en Argentine à travers un jeu équestre, en passant par Constantinople, Le Caire, Samarcande, Pékin, Londres, Deauville et Paris, c’est comprendre que les crises présentes, aussi graves soient-elles, passent. Si les empires s’effondrent, les pratiques culturelles et sportives, elles, circulent et durent. Parfois plus de 2 000 ans.
De Parthes en Sassanides, de Byzance à l’Argentine en passant par la Chine et l’Inde, la chaîne est intacte : comprendre cette migration de plus de 2 000 ans, c’est comprendre que les crises présentes passent, mais que les pratiques culturelles, elles, durent.
D'après L’Iran, berceau oublié du polo mondial [archive] Conflits 07/06/2026
Avec la participation de Wikipédia
Voir Polo dans Disciplines disparues des JO
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