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Tartarie, dérivé de Tartare – en latin : Tataria (Tartarie), Tataria Magna (Grande Tartarie)
Synonyme : Tatarie (mais ne pas confondre avec le Tatarstan ou la Confédération tatare)

 

Aux pays des Tartares

La Tartarie ou Grande Tartarie est le nom donné par les Européens — entre le Moyen Âge et le XXe siècle — à la partie de l'Asie centrale et septentrionale s'étendant de la mer Caspienne et de l'Oural à l'océan Pacifique, et peuplée par les Tartares, ou parfois Tata, nom générique donné aux peuples turco-mongols. Cette aire couvre la Sibérie, le Turkestan, la Mongolie, la Mandchourie et quelquefois le Tibet. La Tartarie désignait également, au XVIIe siècle, l'Empire mongol*. Sa totalité a également été appelée Tartarie universelle.

* Ne pas confondre avec l'Empire moghol – Voir aussi Hindoustan

Grande Tartarie carte (empire mongol XIIIe s.).jpg
Grande Tartarie, empire mongol, XIIIe siècle

Voir Activités en Mongolie

Lire les "Subdivisions" (de la Tartarie) dans Wikipédia

 

La Tartarie ressentie

La Tartarie désigne un ensemble de régions vastes qui représentent l'héritage des invasions mongoles (1206-1279) et de l'Empire mongol. Le nom est influencé par l'opinion européenne négative sur ces régions et leurs habitants et consiste en l'ajout d'un "r" au nom Tatars par lequel se désignent ces peuples, suggérant dès lors le Tartare, un royaume semblable à l'enfer dans la mythologie grecque.

Voir Mythologie grecque et paréidolie

Au XVIIIe siècle siècle, les conceptions de la Sibérie ou de la Tartarie et de ses habitants comme "barbares" par les écrivains du Siècle des Lumières (1715-1789) sont liées aux concepts contemporains de civilisation, de sauvagerie et de racisme.

Voir Barbares !

Des perceptions plus positives émanent également du concept de Tartarie, évoquant des connaissances spirituelles absentes des sociétés européennes. Le théosophe et érudit George Robert Stow Mead cite les conseils du polymathe et voyant Emanuel Swedenborg  : "Cherchez le Mot perdu parmi les hiérophantes [les prêtres] de Tartarie, de Chine et du Tibet".

 

Armoiries de l'Empire de Tartarie ''d'Or, au Hibou de Sable'' La Géographie Universelle (1676).jpg
Armoiries de l'Empire de Tartarie ''d'Or, au Hibou de Sable''

Source [ru] "Герб Казани или снова о Тартарии"  La Géographie Universelle (1676)

 

Un objet historiographique

Si l'idée de la Grande Tartarie, ou Empire tartare, n'a jamais été une réalité politique ou institutionnelle, elle constitue toutefois un objet historiographique significatif dans l'histoire des représentations européennes de l'Asie centrale entre le XVIe et XVIIe siècles. Cette idée s'inscrit dans une tradition épistémologique particulière, reflétant les besoins et les contextes des auteurs qui l'établissent. En France, l’idée de cet empire est conceptualisée pour la première fois dans les années 1630, dans des textes visant à établir des continuités historiques entre le fondateur de l'Empire mongol Gengis Khan (v.1162-1227) et le fondateur turco-mongol de la dynastie des Timourides, Tamerlan (1336-1405)1.

Gengis Khan (v.1162-1227) Portrait imaginaire XIVe siècle.jpg
 
Tamerlan (1336-1405) Portrait le plus ancien connu (1405-1409).jpg

Portrait imaginaire de Gengis Khan
(XIVe s. soit un siècle après sa mort. Il n'existe aucune représentation de son vivant) 
Taipei (Taïwan) Musée national du Palais

 

Portrait le plus ancien connu de Tamerlan
(1405-1409) Samarcande (Ouzbékistan)

 

Cette construction s’inspire des travaux historiographiques persans, notamment ceux des historiens timourides comme Mirkhond, dont les œuvres ont pour objectif de légitimer les successeurs de Tamerlan. Introduite en Europe à travers des traductions, cette vision est adoptée et adaptée par des auteurs comme Pierre Bergeron, qui, dans son Traité des Tartares (1634), utilise ces sources pour promouvoir l’idée d’une continuité impériale. Cette présentation répond à des impératifs politiques et économiques : la France cherche à établir des relations commerciales avec un Orient perçu comme unifié et puissant. En mobilisant des textes médiévaux et en ignorant les contradictions historiques, Bergeron façonne une représentation de la Tartarie comme une entité stable et cohérente1.

L'étude de l’Empire tartare illustre une rupture dans l'organisation des savoirs aux alentours de l'époque moderne (XVe-XVIIIe siècle) et de la Renaissance (XVIe siècle en France). Alors que les approches antérieures cherchent à accumuler des récits disparates, le XVIIe siècle marque le passage à une logique de sélection des sources, comme le montre le travail de Bergeron. Cette méthodologie, qui privilégie les narrations utiles à un objectif donné, conduit à l’exclusion d’informations contradictoires, notamment sur les origines de Tamerlan et sur la structure réelle des pouvoirs en Asie centrale1.

Cette dynamique s'inscrit également dans un contexte européen marqué par une redécouverte de l'Orient. En France, le développement des études orientales au XVIIe siècle, symbolisé par des figures comme Barthélemy d'Herbelot et Antoine Galland, permet une meilleure accessibilité aux sources persanes et chinoises. Ces auteurs, souvent liés par des réseaux de patronage, contribuent à structurer la représentation des Tartares en intégrant ces figures historiques à une vision élargie et globalisée de l’histoire eurasienne1.

 

Le concept de la "Grande Tartarie" s'effacera progressivement durant l'époque moderne jusqu'à son abandon définitif au début du XXe siècle.

 

Un concept abandonné

Au XVIIIe siècle, l'idée d'un empire tartare homogène est remise en question par l'élargissement du champ des savoirs, notamment par les avancées en ethnographie et en linguistique. Les explorations directes des populations de l'Asie centrale révèlent une diversité culturelle et linguistique incompatible avec la notion d'une unité tartare. Les subdivisions et la distinction entre les Tartares occidentaux et Tartares orientaux, bien qu'utile, reflète davantage une tentative de concilier des traditions divergentes qu’une réalité historique1.

Des figures comme le sinologue Abel-Rémusat (1788-1832) marquent la fin de l'utilisation du terme tartare comme outil scientifique. Il souligne que ce terme, bien qu'utile dans la vulgarisation des savoirs, ne peut rendre compte de la complexité des peuples qu'il englobe. Cette reconnaissance met en lumière les limites des cadres explicatifs hérités et témoigne d’une évolution vers des méthodologies plus rigoureuses, basées sur les sources primaires1.

Si l'idée d'empire tartare est abandonnée comme concept scientifique, elle influence durablement l’historiographie et la perception européenne de l’Asie centrale. Cette construction illustre la manière dont des dynamiques sociales, politiques et intellectuelles peuvent structurer des représentations historiographiques. Les débats linguistiques et ethnographiques du XIXe siècle, notamment autour des langues altaïques, trouvent en partie leurs racines dans ces réflexions sur l'identité tartare1.

L'analyse de cette tradition met en lumière la nécessité pour les chercheurs contemporains de questionner les cadres théoriques hérités et de prendre en compte les contextes de production des savoirs.
La remise en cause de l’idée tartare témoigne d’un tournant dans les sciences historiques, où la recherche de la précision et de la complexité supplante les simplifications globalisantes1.

 

Note

1. Matthieu Chochoy "De Tamerlan à Gengis Khan : construction et déconstruction de l'idée d'empire tartare en France du XVIe siècle à la fin du XVIIIe siècle" Brill, coll. "Islamicate intellectual history" 2022 (ISBN 978-90-04-49901-0)

 

À propos de "théories conspirationnistes" concernant la Tartarie

Ne vous attendez pas sur cette page à ce que j'évoque le "conspirationnisme" en ce XXIe siècle. Mon ambition est de parler d'Histoire et de belles cartes, pas de faire état de théories plus ou moins fumeuses. Si vous souhaitez vous renseigner, c'est ici.

Notons toutefois (et pour le plaisir des yeux !) que la Société géographique russe a démystifié une "théorie du complot" comme étant un fantasme et, loin de nier l'existence du terme, a tiré profit de l'occasion en partageant de nombreuses cartes de la "Tartarie" de sa collection :

[ru] "Vsya pravda o Tartarii" Русское географическое общество 05/10/2020 [archive]

"Documentation"

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Documentation

Source Wikipédia

Tartarie, carte ancienne (illustration).jpg
illustration (en français)

Quelques citations illustrées

[En "géographie moderne"] vaste pays qui comprend une partie de l’Asie, en allant vers le nord, depuis les états du turc, la Perse, & la Chine, jusqu’à la mer Glaciale. On divise la Tartarie en trois grandes parties ; savoir en Tartarie chinoise, qui appartient à l’empereur de la Chine ; en Tartarie indépendante, qui est gouvernée par divers chans ; & en Tartarie russienne*, qui occupe un terrein immense.

Tartarie indépendante (jaune) et Tartarie chinoise (violet) par le cartographe britannique John Car (1806).jpg

Carte de la Tartarie indépendante (en jaune) et de la Tartarie chinoise (en violet) en 1806
par le cartographe britannique John Car (1754-1835)

* Russien adj., se dit de l'art de la Russie kiévienne (Xe-XIIIe s.). "Petit-russe", adj. et n., synonyme ancien de ukrainien. (voir Cosaques...)

Tartarie russe (Russie asiatique) 1787.jpg

Carte de la "Tartarie russe, Russie asiatique ou Sibérie" (1787)

La Tartarie Crimée, est l’ancienne Chersonnèse taurique célèbre autrefois par le commerce des Grecs, & plus encore par leurs fables ; contrée toujours fertile & barbare ; elle est nommée Crimée, du titre des premiers chans, qui s’appelloient Crim, avant les conquêtes des enfans de Genghis.

La petite Tartarie, est une province tributaire de la Turquie, & qui est située au nord du Pont-Euxin ; elle est habitée par divers tartares. On l’a nommée petite Tartarie, pour la distinguer de la grande Tartarie en Asie, sur laquelle on peut lire le livre intitulé, Relation de la grande Tartarie, Amst. 1737. 2 volumes in-12.

Petite Tartarie par Giacomo Cantelli (Південно-Східна Європа 1684).JPG

Carte de la Petite Tartarie ou Tartarie d'Europe (1684) par Giacomo Cantelli da Vignola (1643-1695). Légende, traduite de l'italien : [Petite Tartarie...] divisée en Tartarie Nogai et de Crimée, ou de Precop, sujette au Khan et Tartarie de Bidiack, d'Oczackow, et de Dobruss, sujet des Turques en Tartarie circassienne, et de Mordva, sujette du grand duché de Moscou et celui d'Ukraine, habitat des Cosaques Tanaiti sujets de Moscovie, les autres Cozaques de Zaporowa sont libres, et dépendent déjà de la Pologne.

Voir Cosaques : quelques points d'Histoire dans Hopak, art martial des Cosaques

On doit à M. Witsen (Nicolas), un des plus habiles & des plus illustres magistrats de la Hollande dans le dernier siecle, une excellente carte de la Tartarie septentrionale & orientale. Pour ce qui est des peuples tartares qui habitent l’une & l’autre Tartarie, & qui sont ou payens, ou mahométans, nous avons fait une énumération détaillée de leurs diverses branches & nations, au mot Tartares. (D. J.)

Jaucourt 1751, Wikisource

"… les Mongols de la Tartarie, libres de tout lien religieux, l’embrassèrent avec une telle avidité, qu’il eût été impossible au bout de quelques années, dit M. Rémusat, de distinguer les catéchistes des néophytes." — (Jean-Jacques Ampère, La Chine et les travaux d'Abel Rémusat, Revue des Deux Mondes, 1832, tome 8)

"TARTARIE ou mieux TATARIE (ainsi nommée des Tatars ou Tartares, ses principaux habitants), nom vague, qui, chez les anciens géographes, s'appliquait à toute l'Asie centrale, comprenant, outre le Turkestan chinois et le Turkestan indépendant, vrai pays des Tartares, la Mongolie, la Mantchourie, la Dzouhgarie, la Daourie. On l'étendait même en Europe à la Crimée et à quelques contrées voisines (Caucasie, Daghestan. etc.), situées sur la mer Noire, pays conquis par les Tartares et qui forma la Petite-Tartarie. Pour la Tartarie Asiatique, on la divisait en Tartarie chinoise (Mongolie, Mandchourie, Dzoungarie, etc.), à l'E., et Tartarie indépendante (ou Turkestan), à l'O. On distinguait les Tartares d'Asie en Kalmouks, Mongols, Tcherkesses, Nogaïs, Uzbeks, Tongouses, etc. Plus anciennement il y avait eu un Royaume ou Khanat tartare d'Astrakan, un Roy. ou khanat tartare de Kazan. Tous ces États, ainsi que la Petite-Tartarie ou khanat de Crimée, étaient des débris de l'ancien Empire tartare du Kaptchak ou de la Horde d'Or." — ("TARTARIE ou mieux TATARIE" 1878, dans Dictionnaire universel d’histoire et de géographie Bouillet Chassang)

Citations dans Wiktionnaire

À l'époque moderne, les Européens utilisaient le terme de "Tartarie" pour désigner de vastes régions d'Asie du Nord et centrale s'étendant de la mer Caspienne à la Chine, une zone mal connue, propice aux récits de voyage et aux représentations cartographiques traditionnelles.

Tartarie La carte de John Speed (1626) (MeisterDrucke).jpg
Tartarie - La carte de John Speed (1626)

John Speed (1551/52-1629), cartographe et historien anglais, a publié en 1626/27 l'une des cartes les plus célèbres de l'Asie centrale et septentrionale, intitulée A Newe Mape of Tartary. Cette carte figurait dans le Prospect of the Most Famous Parts of the World ("Vue d'ensemble des régions les plus célèbres du monde"), le premier atlas mondial produit en Angleterre par John Speed*. Cette carte est remarquable pour ses panneaux latéraux représentant des personnages en costumes locaux et ses vignettes supérieures illustrant des villes de la route de la soie (comme Astrakhan en Russie, Samarcande en Ouzbékistan, et Cambaluc/Pékin), ainsi que la "maison de survie" du  navigateur et explorateur néerlandais Willem Barentsz (1550-1597) en Nouvelle-Zemble (archipel russe).

* Publié en 1626/27 par John Speed, A Prospect of the Most Famous Parts of the World [de 1631, après sa mort] est le tout premier atlas mondial produit par un Anglais. Il contient 22 cartes principales représentant les quatre continents (Asie, Afrique, Europe, Amérique) ainsi que des régions et royaumes spécifiques (comme la Grèce, l'Empire romain, la France ou la Chine). Les cartes se distinguent par des bordures richement ornées de vues de villes à vol d'oiseau, de costumes traditionnels de divers peuples et de décors maritimes peuplés de navires et de monstres marins. Publié vers la fin de la vie de l'auteur, cet ouvrage a souvent été relié et vendu en complément de son célèbre atlas de Grande-Bretagne, The Theatre of the Empire of Great Britaine.

Pour en terminer avec notre exposé de cartes, en voici une de l'Asie du XVIIIe siècle qui, comme une synthèse des précédentes, désigne la "Grande Tartarie", incluant la Tartarie moscovite, la Tartarie indépendante et la Tartarie chinoise, qui inclut elle-même la Tartarie occidentale. La "Petite Tartarie" est juste au-dessus de la mer Noire.

''Grande Tartarie'' et ''Petite Tartarie'' au-dessus de la mer Noire (Asie Delisle XVIIIe s.).jpg
Asie, Delisle XVIIIe siècle

 

À lire

Acquisition, interprétations et circulation des savoirs sur l’"Empire tartare" dans le réseau orientaliste français du XVIe à la fin du XVIIIe siècle (Matthieu Chochoy 2017, Résumés de thèses) Représentation simplifiée du réseau de circulation des savoirs relatifs à l'"Empire tartare" en France à l'époque moderne (XIIIe-XIXe siècle)

Lire aussi

La Grande Muraille (Wikipédia)

Série de murs coincés entre des montagnes protégeant la Chine contre les Tartares, première carte de Chine dans un atlas européen par Abraham Ortelius (1584).jpg

La première carte de la Chine imprimée dans un atlas européen, gravée par Abraham Ortelius (1584), montre une série de murs coincés entre des montagnes protégeant le pays contre les Tartares, représentés par des yourtes.

Peuples de la mer - Les Chardanes (1)

Peuples de la mer du Nord (2)

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