• Quarantaine, ce chiffon rouge abandonné

    La quarantaine, ce chiffon rouge abandonné

    La quarantaine, ce chiffon rouge abandonné

    La quarantaine, largement pratiquée en Europe jusqu'à la fin du XIXe siècle, est désormais considérée comme inefficace. Quant à l'isolement des personnes à risque, elle suppose un important soutien matériel et psychologique.

    C'est désormais un « objet sanitaire non identifié, s'amuse Patrick Zylberman, historien de la santé à l'École des hautes études en santé publique. La quarantaine plaît beaucoup au peuple, tant qu'il n'est pas concerné ; mais les gouvernements savent bien que cela ne sert à rien ».

    Les pires heures de l'histoire européenne sont émaillées de quarantaines. Elles sont nées en 1377, sous la plume du recteur de Raguse (actuelle Dubrovnik) : pour se protéger de la terrible peste *, la République maritime impose à tout navire venant d'une zone infectée une isolation de 30 jours sur une île voisine. Allongée à 40 jours (d'où son nom), la quarantaine a ensuite essaimé dans toute l'Italie du Nord, puis le reste de l'Europe.

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    Des émeutes provoquées par les quarantaines

    « C'est une pratique courante jusqu'à l'épidémie de choléra qui, en 1831, touche l'Europe occidentale », explique Patrick Zylberman. Elle est alors devenue « cordon sanitaire », surveillé par l'armée. « Les émeutes se sont disséminées en même temps que le choléra, raconte l'historien, car les quarantaines imposées ont mis en panne l'économie en empêchant le commerce, et la réaction de la population a été extrêmement violente. »

    À la fin du XIXe siècle, la « quarantaine géographique » est donc passée de mode : c'est l'âge des premières conférences sanitaires internationales, qui démontrent que le système est inefficace (des gens réussissent toujours à s'échapper), et pas forcément très heureux (il s'agit de confiner des gens sains auprès de personnes malades, donc contaminantes) ; les gouvernements, quant à eux, comprennent que cela revient à « agiter le chiffon rouge devant une population en colère », selon Patrick Zylberman.

    « La population a oublié ce qu'est une épidémie »

    L'arme n'est certes pas totalement déposée: en France, un décret autorise encore les préfets à boucler une zone en cas de menace sanitaire. Mais dans les faits, la dernière quarantaine française remonte à 1955 à Vannes, contre la variole. « C'était un autre monde, raconte Patrick Zylberman. La vaccination obligatoire a été décrétée et tout le monde y est allé comme un seul homme ; 70 % de la population a été vaccinée en 6 jours ! On obéissait alors aux médecins, et chacun avait un proche mort de la variole. Aujourd'hui, la population a oublié ce qu'est une épidémie. »

    Plus simple à pratiquer, le confinement, plus ou moins volontaire, d'une personne à risque de développer une infection est la mesure contestée prise par trois États américains [le week-end 25-26/10/2014]. « Cela peut être efficace et le concept n'est pas stupide sur le fond, convient Noël Tordo, chef de l'unité des stratégies antivirales à Pasteur. Mais cela se heurte à plusieurs problèmes sociologiques. » Sur le papier, l'isolation de toutes les personnes susceptibles de présenter un risque peut en effet sembler séduisante. Mais cela se révèle éventuellement contre-productif, craignent les experts : les gens concernés risquent de se cacher, voire de ne pas déclarer d'éventuels symptômes, et la lutte contre l'épidémie peut être entravée si la menace d'une quarantaine au retour décourage les humanitaires de partir.

    Nourriture, soins médicaux et soutien psychologique

    En outre, un tel isolement doit être assorti de précautions. « Cette mesure a été prise à Toronto en 2003, lors de l'épidémie de sras, se souvient Patrick Zylberman. Mais il est très pénible de s'isoler ainsi de ses proches, en restant enfermé dans une chambre sans avoir rien à faire. Un soutien psychologique par téléphone a dû être mis en place. » Sans songer à l'aide matérielle qu'il faut apporter à la personne isolée : nourriture, soins médicaux.

    Encore le confinement pour risque de sras ne durait-il « que » 10 jours. Pour Ebola, la durée maximale d'incubation est de 21 jours. Une quarantaine si longue est sans doute disproportionnée pour une maladie avec laquelle, martèlent les experts, on est contagieux que si des symptômes sont présents.

     

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