• Médecin-robot ou Robot-médecin

    Causeur 17/05/2022 [archive] par Laurence Simon

    Il était une fois dans un cabinet médical

    [Mon amie] avait convaincu son fils, déprimé depuis quelques mois, de consulter au moins un généraliste. Depuis deux ans, on observe une inquiétante recrudescence des syndromes anxio-dépressifs chez les jeunes. Ils sont pourtant presque assurés d’obtenir leur baccalauréat ! Mais il est vrai qu’en cette période souvent incertaine et troublante de la jeunesse, se trouver face à un monde où l’on se cloître, où l’on vante la “distanciation sociale” en masquant son visage, sans compter le soupçon permanent d’une masculinité toxique, d’une blanchitude coupable, et la chronique d’un cataclysme écologique annoncé, ce n’est pas tellement roboratif.

    Moulinette standardisée

    Depuis la salle d’attente, on entendait la secrétaire qui répondait au téléphone, pour refuser un rendez-vous aux malades dont le test covid était positif, et leur conseiller aimablement un petit doliprane en attendant une éventuelle aggravation. La prise en charge de cette maladie a vraiment bien progressé depuis deux ans ; on sent qu’on est vraiment entré dans le XXIe siècle…

    Le praticien était une remplaçante ; c’était donc une toute première rencontre. Le jeune patient a exposé brièvement ce qui l’amenait – manque d’appétit, manque de motivation, fatigue. Aussitôt, le médecin a pris les choses en mains : il a ouvert une nouvelle page sur son ordinateur et a soumis le jeune homme au feu d’un questionnaire : Est-ce que tu manges ? Est-ce que tu dors ? Depuis quand ? Le jeune homme répondait par monosyllabes. Les questions s’enchaînaient d’un ton neutre, sans entrer dans les détails, et le médecin revenait chaque fois à son écran, pour traduire les monosyllabes en chiffres : 0, 1, 2, 3. Est-ce que tu as des idées suicidaires ? Est-ce que tu as un scénario ? Et alors, pourquoi tu ne te suicides pas ?

    Ici mon amie n’a pu réprimer un sanglot. Le médecin lui a jeté un regard sourcilleux avant de reprendre son interrogatoire. Tout le temps de la consultation, pas un sourire n’a éclairé ses yeux ; le reste de son visage était de toute façon dissimulé par le masque. À la fin, il a prescrit un antidépresseur, et comme la mère exprimait timidement quelques questions au sujet du traitement, il a répondu : “Votre fils a dix-huit ans dans trois mois : ce n’est pas à vous de décider”.

    Qu’importe si les parents n’avaient de fait aucune intention de s’opposer despotiquement à leur fils, pourvu que sa décision de prendre un traitement fût vraiment éclairée et opportune ? Que pèsent dix-huit années de soins, de rires, de discussions, après cinq minutes de moulinette standardisée ? La réponse est simple : rien.

    Demain, tous en thérapie

    Il faut le reconnaître, toutes les questions posées avaient leur intérêt. Mais, comment dire ? Il y a l’art et la manière ; et bien d’autres points – les habitudes, les loisirs, les goûts, les amis, la famille, les projets d’avenir, les souvenirs, tout ce qui nous attache en effet à la vie – ne furent simplement pas abordés, ou au mieux méchamment bâclés.

    Il fut un temps où les médecins ne soumettaient pas leur malade à un interrogatoire standardisé mais, plus simplement, discutaient avec lui. Ils savaient faire preuve d’un minimum de délicatesse lorsqu’ils abordaient un sujet sensible. Ils manifestaient un peu de bonhomie, de sollicitude, plaisantaient parfois pour détendre l’atmosphère. Ils cherchaient à vous connaître à travers un dialogue qui laissait place à la spontanéité, à l’inattendu ; ils estimaient, même, que leur diagnostic n’en serait que plus juste et leur ordonnance mieux adaptée. Ils donnaient des conseils de bon sens, ils rassuraient, réconfortaient, dans l’idée que le traitement n’en serait que plus efficace. Bref, ils étaient humains.

    Depuis Hippocrate et Galien, en passant par Joubert ou Rabelais, on a observé l’importance décisive de l’action psychologique dans la guérison, et toutes les recherches contemporaines n’ont fait que la confirmer. D’ailleurs bien des médicaments n’ont en définitive qu’une efficacité très modérément supérieure au simple placebo, ce qui prouve à quel point la confiance en son médecin est en elle-même thérapeutique. En cas de souffrance morale, on peut supposer que la relation avec le patient est encore plus essentielle.

    Mais aujourd’hui, finis, les hommes de l’art. Notre brave praticien n’a fait que suivre en toute bonne conscience la divine Procédure, celle qu’on enseigne désormais dans tous les manuels. Une question, une réponse, question suivante. Score, protocole. Pas d’erreur possible. Douze minutes chrono.

    À la fin de la consultation, le morticole a imprimé avec l’ordonnance le fameux questionnaire, avec ses petites cases et ses petits chiffres. À la question “Est-ce que tu te préoccupes de ta santé ?” le jeune homme avait hésité avant de répondre, laconiquement : “un peu”. Cela lui a valu un score de 2 dans la case “hypocondrie”. Apparemment, si l’on se morfond et qu’on en perd l’appétit, il y a de quoi prendre des antidépresseurs, mais pas de quoi s’inquiéter le moins du monde de son état. Au royaume de la procédure, on ne s’embarrasse pas plus de raisonnement logique que de chaleur humaine. Alors oui : si c’est cela la nouvelle génération de médecins, on doit pouvoir les remplacer sans difficulté par des robots.

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    Commentaires d'internautes

    Manque d'humanité de certains praticiens. Hélas, sans aucun doute. Dans ce cas là, je mets un terme à la visite Les médecins inhumains sont bien heureusement minoritaires. (des internautes)

    Entièrement d'accord avec [l'article] ; je suis moi-même du "corps médical" et suis effaré du manque d'empathie du nombre de toubibs généralistes qui ne savent plus que se référer aux scanners, IRM, etc. et autres chiffres standardisés des analyses sanguines et urinaires. Hippocrate doit pleurer jour et nuit. Et aussi profiter des progrès de la science ! Mais, il est vrai que l'on ne peut plus sortir de chez son généraliste sans une batterie d'examens à effectuer, certains très utiles, d'autres un peu excessifs) ou d'être envoyé chez un spécialiste pour un oui, pour un non. Six mois plus tard, compte tenu des délais de rendez-vous chez certains spécialistes, vous retournez chez votre généraliste qui trouve que les résultats datent un peu et vous repartez avec une autre batterie de prescriptions ; ce n'est pas systématique, mais cela existe. (des internautes)

    Cette conne de remplaçante utilise un questionnaire à la DSM, aberration maximale en matière de soins psychiatriques. Elle devrait éviter les patients et se contenter d'examiner les lames de microscope. Mais pourquoi s'étonner ? Nous avions une des meilleures médecines du monde il y a 40 ans. La gestion comptable est passée par là et nous copions ce qui se fait de pire (en tout). (DK)

    Les praticiens n'ont-ils pas eux-mêmes accepté de s'euthanasier ? Un numerus clausus qui n'avait rien à voir avec l'évaluation d'aptitudes à la médecine, des activités encadrées et soumises au regard de la sécu du conseil de l'ordre, du ministère. Lors du covid il leur a été interdit de soigner leurs patients... Ils ont obéi... Sans sourciller . Actuellement, ils doivent pouvoir se justifier devant les autorités compétentes de leurs prescriptions, même si ils n'y croient pas eux-mêmes. (S.)

    De l'évolution

    Les connaissances médicales sont désormais tellement vastes et complexes, et elles progressent tellement rapidement, que la médecine générale ne peut plus être exercée en toute sécurité par un être humain exerçant en solitaire. Mais, le diagnostic étant établi, et l'ordonnance imprimée, il reste encore un gigantesque travail de traduction et d'explication entre les êtres humains concernés. En 1900, lorsque sont apparus les premiers ascenseurs, ils étaient mis en œuvre par des techniciens spécialisés. Désormais, chaque humain, ou presque, utilise son ascenseur seul. (Prince)

    L'IA ou la robotique peut nous remplacer sous peu et c'est un bouleversement. Les sociétés devront non pas interdire ces outils mais assurer qu'ils soient mis en œuvre par des humains. Nous avions des guichetiers des préposés des vendeurs et désormais nous avons des applis. C'est bien mais que vont faire tous ces gens ? Des cocktails Molotov ? (des internautes)

    Un peu de détente

    J'avais vu une pub étrangère où un robot "à visage humain" ressemblant d'ailleurs à celui de l'article, fait le ménage le soir dans les bureaux d'une boîte et à un moment, il arrive dans un couloir, regarde à droite et à gauche si personne le voit et se tape le photocopieur (en levrette en plus) ! J'avais tellement rigolé que je me souviens plus de l'objet de la pub (Jo)

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    Voir

    Codes vides pour Covid

    L’incroyable histoire de Carol

    Qui me soigne ?

    Serment d’Hippocrate (Naturopathie)

     

     

     

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